mercredi 23 février 2011

Les leçons de la crise égyptienne

Les Etats-Unis ont toléré beaucoup trop longtemps des dictateurs. La stabilité qu'ils encourageaient dans le monde arabe n’était en réalité que de la répression.

DAVOS, Suisse — Le destin a voulu que je sois au Forum économique mondial de Davos, et pas au Caire. Tout autour de moi n’est que sinistrose et compagnie. Les marchés sont à la baisse. Le pétrole est à la hausse. Un épineux ballot d’incertitudes vient d’être jeté sur la fragile reprise économique —alors que tout allait si bien! Samedi soir [le 29 janvier], j’ai entendu un ponte de l’économie admettre que quelqu’un lui avait demandé, il y a quelques jours, si les événements en Tunisie auraient une quelconque répercussion sur l’économie mondiale. Il avait répondu que non. Absolument aucune. Mais là, il était en train de revenir hâtivement sur ses positions: si l’Égypte explose, tout peut arriver.

Je ne sais pas ce que disaient les gens à Davos ou son équivalent en novembre 1989, parce que j’étais à Berlin. Mais je parie que c’était plus ou moins la même chose. En 1991, alors que l’Ukraine était sur le point de déclarer son indépendance et de se séparer de l’Union soviétique, le président George Bush avait fait une déclaration (le célèbre discours «chicken Kiev» [«chicken» signifie poulet, mais aussi poltron]) louangeuse pour l’Union soviétique. Pendant plusieurs années, lui et ses conseillers ont écumé l’Europe de l’est et les Balkans en se livrant à une diplomatie de rafistolage, pour tenter de recoller un monde en train de se fracturer.

Dérrière la stabilité, la répression

Les politiciens aiment la stabilité. Les banquiers aiment la stabilité. Mais la «stabilité» dont nous [Américains, NDLE] avons si longtemps profité dans le monde arabe n’en était pas vraiment. C’était de la répression. Les dictateurs bienveillants que nous avons soutenus, ou en tout cas tolérés —les Zine al-Abidine Ben Ali, les Hosni Moubarak, les rois et princes de tout poil— sont restés au pouvoir en empêchant le développement économique, en bâillonnant la liberté d’expression, en pratiquant un contrôle très serré de l’éducation et surtout en piétinant de toutes leurs forces tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à la société civile. Chaque année, il y a plus de livres traduits en grec —qui est parlé par 11 millions de personnes— qu’en arabe, langue partagée par plus de 220 millions de locuteurs. Des organisations indépendantes de toutes sortes, des partis politiques aux entreprises privées en passant par des associations de femmes et des sociétés universitaires, ont été surveillées, harcelées ou carrément interdites.

Conséquence: l’Égypte, comme de nombreuses sociétés arabes, possède une élite fortunée et bien armée à son sommet, et un mouvement islamique fondamentaliste bien organisé à sa base. Entre les deux, on trouve un peuple immense et désorganisé, qui n’a jamais participé à la politique, dont les activités commerciales sont limitées par la corruption et le népotisme et dont l’accès au monde extérieur est entravé par des lois ineptes et des bureaucrates méfiants. Notez que la décision du gouvernement égyptien de bloquer l’accès Internet à tout le pays pendant le week-end —ce qui lui est possible car l’accès Internet est encore limité— n’a eu pratiquement aucun impact sur les manifestants. Malgré toutes les idioties qui ont pu être dites sur Twitter et les médias sociaux, la révolution au Caire fait très démodé, presque XIXe siècle: des gens voient d’autres gens manifester dans la rue, et les rejoignent.

Des choix diplomatiques désormais limités

Nous voilà tout étonnés, et c’est parfaitement normal. Au cours des dix dernières années, les administrations américaines successives ont parfois manifesté un intérêt de pure forme pour la démocratie et la liberté d’expression dans le monde arabe. Certaines organisations américaines, officielles ou pas —au hasard, le National Endowment for Democracy— ont soutenu les activistes des droits de l’homme indépendants en Égypte et ailleurs. Certains journalistes américains, comme mon collègue du Washington Post Jackson Diehl, ont fréquenté des démocrates égyptiens, qu’ils ont interviewés, et ont écrit sur eux. Mais pour les présidents et secrétaires d’État américains des deux bords, d’autres problèmes plus importants prenaient le pas —le pétrole, Israël, et puis la lutte contre le terrorisme. Notre argent a subventionné l’armée et la police égyptiennes, et les Égyptiens le savent. Au Caire, la police a lancé des gaz lacrymogènes «made in the USA» sur les manifestants.
D’où la sinistrose. S’il existe des leaders potentiels en Égypte, autres que le guindé et quelque part improbable Mohamed El Baradei, ils ne nous sont pas familiers. S’il y a une élite alternative, nous n’avons jamais travaillé avec elle, comme nous avions pu travailler avec les élites alternatives d’Europe centrale dans les années 1980. L’administration de George W. Bush a beaucoup évoqué la «promotion de la démocratie», avant de laisser cette notion se confondre avec l’invasion de l’Irak. La vraie promotion de la démocratie —le soutien des journalistes, des juges et des éducateurs; le financement des médias et des radios indépendantes; l’encouragement de la discussion ouverte et du débat— n’a jamais été une priorité dans le monde arabe.

Nos choix sont désormais limités. Mais il en existe quelques-uns, et nous devons les exercer immédiatement. Il faut nous adresser directement au peuple égyptien, et pas seulement à ses dirigeants. Nous devons féliciter les Égyptiens d’avoir eu le courage de sortir dans la rue. Nous devrions sourire, et approuver cette instabilité. Et nous devrions nous réjouir —parce que le changement, dans les sociétés répressives, est une bonne chose.

Anne Applebaum
Traduit par Bérengère Viennot

Libye : Le Maroc met en place une cellule de crise

 


Rabat met en place une cellule de crise pour suivre la situation des Marocains en Libye - Le ministère marocain des Affaires étrangères et de la Coopération a annoncé mardi avoir mis en place une cellule de crise pour le suivi du développement de la situation des Marocains établis en Libye, apprend-on de source officielle à Rabat.
« A l'instar de ce qui a été fait lors des évènements en Tunisie et en Egypte, le ministère a mis en place une cellule de crise pour le suivi de la situation de la communauté marocaine établie en Libye », a déclaré le Secrétaire général du ministère, Youssef Amrani, sur les ondes de la Radio nationale. Il a également fait savoir que toutes les dispositions nécessaires ont été prises dans le but de préserver les intérêts de cette communauté.
Plus de 100.000 Marocains sont établis en Libye. La majorité d'entre eux est constituée d'une main-d'œuvre employée notamment dans les secteurs du bâtiment, des services et de l'hôtellerie.

Pana 23/02/2011, afriquejet

La crise de la diplomatie française en Tunisie

 

S’il est un pays qui aujourd’hui pâtit de la Révolution tunisienne, c’est bien la France. Complice depuis des décennies de la dictature qui régnait en Tunisie, Nicolas Sarkozy avait avoué, au lendemain du 14 janvier 2011, avoir sous-estimé l’ampleur de la contestation sociale. La ministre française des Affaires Etrangères, Michèle Alliot-Marie, s’était distinguée quelques jours auparavant par sa proposition au Président Ben Ali du savoir faire français dans la gestion des manifestations. Sans rappeler les révélations faites par le Canard enchaîné sur son réveillon en Tunisie, et l’utilisation du jet privé de l’homme d’affaires Aziz Miled, alors que les Tunisiens comptaient déjà leurs morts.

Dans la Tunisie de l’après Ben Ali, il va sans dire que les relations franco-tunisiennes n’étaient pas au beau fixe. Après nous avoir accompagnés dans la dictature pendant 23 ans, par sa complaisance et sa politique de l’autruche, la France se propose aujourd’hui de nous accompagner dans le chemin de la démocratie. Et Nicolas Sarkozy, enchaînant les bourdes, nous envoie son thérapeute de couple, en la personne de Boris Boillon, censé raviver cet amour jadis existant entre nos deux pays.
S’il est vrai qu’aujourd’hui un jeune diplomate est plus à l’image du peuple tunisien qui a beaucoup souffert de la gérontocratie dominante, Boris Boillon incarne parfaitement la politique hégémonique sarkozyste. Boris Boillon est un parfait toutou, à l’image de son maître. Arrogant à souhait, à l’allure bling bling et aux propos déplacés, qui, à peine arrivé, provoque déjà son premier incident diplomatique en qualifiant de «débiles» les questions posées par des journalistes invités lors d’un déjeuner à l’Ambassade.

D’autant plus que la nomination de Boris Boillon coïncide avec la polémique sur le lien avec l’UMP du gouvernement transitoire tunisien en les personnes de Mehdi Haouas, ministre du Tourisme et du Commerce et de Hakim El Karoui, conseiller auprès du Premier ministre et ex-conseiller du Président déchu. Ces liens supposés sont pour beaucoup un moyen pour la droite française, qui a toujours montré son soutien à Ben ali, de préserver ses intérêts en Tunisie.
Boris Boillon est clairement là pour nous séduire, avec son bel accent arabe et son look de playboy, laissant même jusqu’à laisser traîner sur internet une photo de lui en caleçon. Ce qu’il semble ignorer, c’est qu’il arrive dans une autre Tunisie, où la souveraineté populaire dicte désormais la loi. Si, en Irak, la diplomatie française venait en sauveur, en Tunisie, elle arrive la tête basse, malgré son apparente détermination à tourner la page. Seulement voilà, la France a trompé le peuple tunisien en faisant de Ben Ali sa maîtresse, et il sera très dur de pardonner.

Aujourd’hui, les Tunisiens ont la gâchette facile, prêts à tirer sur tous ceux qui ont contribué, de près ou de loin, à perpétuer le régime de Ben Ali. Une semaine avant, ils avaient même mis «à la rue» M. Ahmed Ounaies, ministre des Affaires Etrangères, qui s’était montré amical envers Mme Alliot-Marie lors de sa visite en France.
Il y a deux jours, plusieurs centaines de Tunisiens manifestaient devant l’ambassade de France en Tunisie, exigeant le départ de M. Boillon, il finit par s’excuser sur la télévision nationale le lendemain.

La Révolution tunisienne s’est accompagnée d’un profond changement des mentalités, débouchant sur un nouveau rapport des Tunisiens avec les anciens alliés du régime, aussi indispensables à l’économie nationale soient-ils. Il n’est certainement pas dans l’intérêt de l’économie tunisienne que les Tunisiens entretiennent ce climat de froideur entre les deux pays. Néanmoins, pour nous autres Tunisiens, la dignité retrouvée est au-dessus de tout. La nouvelle donne de la diplomatie franco-tunisienne se traduit par l’inacceptation du rapport classique de dépendance colonialiste. La liberté et la dignité, qui ont été le fer de lance de la révolte, sont sacralisées, portées par les mains de tous les Tunisiens. Spectateurs et privés trop longtemps de l’exercice de leur citoyenneté, les Tunisiens tiennent à avoir un regard sur tous les acteurs politiques du pays, et cela provient aussi de l’inquiétude et de la méfiance par rapport à ce gouvernement transitoire, trop pressé, à notre goût, de tirer un trait sur le passé.

Emna El Hammi

DISCOURS DU REVOLUTIONNAIRE KADHAFI

Dans son discours à la nation hier, Mouammar... (PHOTO: TÉLÉ LIBYENNE/AFP)
Mouammar Kadhafi n'a ni l'intention de démissionner ni envie de tendre l'oreille à ses opposants. Dans un long discours aussi «effrayant» - selon la chancelière allemande Angela Merkel - que décousu, le «guide spirituel» des Libyens a menacé les opposants d'une riposte sanglante.
«Rendez vos armes immédiatement, sinon il y aura des boucheries», a-t-il lancé lors d'un discours de 70 minutes qu'il a donné, vêtu d'un uniforme de couleur brune, dans sa maison bombardée en 1986 par les Américains.
«Nous n'avons pas encore fait usage de la force, mais si la situation requiert le recours à la force, nous y recourrons», a-t-il assuré. Déjà, les affrontements ont causé la mort de 242 civils et 58 militaires, a déclaré son fils Saïf al-Islam en soirée.
Les menaces envers les contestataires qui oseront encore le défier étaient tranchantes. Kadhafi a notamment évoqué la répression chinoise de la place Tiananmen de 1989 - qui avait fait plusieurs centaines de morts.
«Les gens qui faisaient face aux chars ont été écrasés. L'unité de la Chine est plus importante que ces gens à Tiananmen», a-t-il dit, en insistant qu'il en était de même pour la Libye. La partie orientale du pays était hier sous contrôle des opposants au régime. Le correspondant de la chaîne américaine CNN, Ben Wedeman, a décrit hier comment des opposants l'ont accueilli à la frontière égypto-libyenne en lui souhaitant la bienvenue en «Libye libre».
La faute à la drogue
Le discours contenait également des passages pour le moins étonnants, comme son explication du soulèvement de la jeunesse arabe causé, selon lui, par des «drogues hallucinogènes». «Ils doivent recevoir une leçon et cesser de prendre de la drogue. Ce n'est pas bon pour vous, pour votre coeur».
Les jeunes Libyens, «pas ces rats drogués», a précisé le leader libyen en parlant des manifestants, doivent «créer (aujourd'hui) les comités de défense de la révolution: ils protègeront les routes, les ponts, les aéroports». Les opposants allaient lui «demander pardon», a-t-il prédit, «mais nous serons sans merci».
Du même coup, alors qu'il appelait ses partisans à s'emparer de la rue aujourd'hui, il a promis qu'il annoncera ce même jour des réformes au pays.
Réactions
«Clairement, Kadhafi ne comprend pas les dynamiques à l'oeuvre dans son pays, ni l'ampleur de l'opposition», croit le professeur Rex Brynen, de l'Université McGill. Toutefois, l'ampleur de la répression dépendra de la loyauté de l'armée et des services secrets envers le dictateur. Cette réponse ne sera pas sans influencer les soulèvements populaires dans le monde arabe. «S'il tombe bientôt, cela pourrait donner de l'énergie aux manifestants, mais si la violence continue, semaine après semaine, cela peut refroidir les réformes», poursuit M. Brynen.
Le Conseil de sécurité de l'ONU a demandé hier «la fin immédiate» des violences en Libye et condamné la répression des manifestants orchestrée par Kadhafi lors d'une réunion d'urgence consacrée à la crise dans le pays.
Autres défections
Malgré cette apparente démonstration de force, les appuis au régime n'ont cessé de s'effriter. L'ambassadeur de la Libye à Washington a rejoint les autres diplomates libyens qui ont renié Kadhafi.
En fin de journée, le ministre de l'Intérieur, Abdel Fatah Younes a démissionné, imitant son collègue du ministère de la Justice. M. Younes a affirmé sa «conviction totale par rapport à la sincérité des exigences» du peuple libyen. «J'appelle toutes les forces armées à répondre aussi aux demandes du peuple en solidarité avec la révolution».
Pendant ce temps, aux frontières tunisiennes et égyptiennes, les réfugiés sortent du pays avec des histoires d'horreurs dans les bagages. À l'AFP, des Tunisiens ont raconté des nuits de terreur à Tripoli, «les hommes de Kadhafi et des mercenaires tirant dans tous les sens, arrêtant, braquant, violant, tandis que des blessés étaient en sang». Côté égyptien, un ingénieur à décrit à l'Associated Press avoir vu «des armes et des gens fous». «Tout le gouvernement est disparu.», a-t-il ajouté.
Extraits du discours de Kadhafi
«Si j'avais été président, j'aurais démissionné, mais j'ai mon fusil et je me battrai jusqu'à ma dernière goutte de sang.»
«Rendez vos armes immédiatement, sinon il y aura des boucheries.»
«Aucun fou ne pourra couper notre pays en morceaux.»
«Mouammar Kadhafi n'a pas de poste officiel pour qu'il en démissionne. Mouammar Kadhafi est le chef de la révolution, synonyme de sacrifices jusqu'à la fin des jours. C'est mon pays, celui de mes parents et des ancêtres.'